Je dessine dans Figma, je retouche dans la suite Adobe, j’organise dans Notion. Je ne vais pas prétendre que mon métier tient sur du logiciel libre. La question qui m’intéresse est plus pratique : qu’est-ce que je confie à ces outils, et qu’est-ce que je pourrai emporter le jour où je les quitterai ?
Une dépendance technique n’est pas une faute ; personne ne reconstruit ses outils. Elle devient un problème quand elle est invisible : un format qu’on ne peut pas exporter, un compte imposé, une donnée collectée sans raison claire, un service qui change ses conditions et emporte avec lui des années de fichiers.
Les outils fermés dont je dépends
Le prix d’un abonnement ne dit qu’une partie de son coût. Le reste se mesure à la sortie : le temps qu’il faudrait pour partir, la possibilité de rouvrir ses fichiers ailleurs, l’accès à l’historique. Quatre questions rendent ce coût visible avant d’adopter un service.
Accès : le travail reste-t-il consultable sans abonnement, sans réseau ou sans compte ? Format : les fichiers peuvent-ils être relus et transformés par un autre logiciel ? Données : quelles informations sont collectées, pour quelle fonction, pendant combien de temps ? Sortie : peut-on exporter, supprimer et remplacer le service sans reconstruire le projet ?
Ces questions ne mènent pas toujours au choix le plus minimal. Un outil propriétaire reste souvent le bon choix pour une équipe qui y travaille déjà. Elles rendent le compromis explicite et désignent ce qui doit rester portable : les exports, les sources, les polices et les images dans des formats ouverts.
Ce que le logiciel libre rend possible
Le projet GNU définit le logiciel libre par quatre libertés : exécuter le programme, étudier et modifier son code, redistribuer des copies, partager des versions modifiées.1 Il s’agit de capacité d’action, pas de gratuité.
L’accès au code ne garantit ni une bonne interface, ni une maintenance active, ni une sécurité parfaite. Il permet en revanche l’audit, la reprise et la transmission. VSCodium, que j’utilise pour le code, en donne un exemple simple : le même éditeur que VS Code, compilé à partir de ses sources avec la télémétrie désactivée. Une communauté a pu retirer un comportement sans attendre l’autorisation de l’éditeur d’origine.
La donnée qu’on ne demande pas
Pour un designer, la vie privée se joue avant l’écran de consentement : dans les champs que l’on dessine. La CNIL rappelle le principe de minimisation : les données doivent être adéquates, pertinentes et nécessaires au regard de la finalité.2
J’ai conçu des onboardings pendant cinq ans. Chaque question posée à l’ouverture d’une application coûte de l’attention, peut provoquer un abandon et ajoute une donnée à protéger. Faut-il un compte avant de découvrir le produit ? La date de naissance exacte sert-elle à quelque chose ? Une préférence peut-elle rester sur l’appareil ? À mon sens, une question d’onboarding se justifie par l’écran qui la suit. Si sa réponse ne sert qu’un futur tableau de bord, elle peut attendre, ou disparaître.
Anonymat : partir du risque réel
L’anonymat n’est pas un interrupteur. L’Electronic Frontier Foundation définit le pseudonyme comme un nom choisi pour un contexte ;3 il sépare une activité de son nom courant, mais les métadonnées disent encore qui échange, quand et d’où, et suffisent parfois à relier ce qui semblait séparé.4 Plutôt qu’empiler des outils, l’EFF recommande de commencer par un plan : ce que l’on veut protéger, contre qui, ce qui arrive en cas d’échec, et l’effort que l’on est prêt à fournir.5 Pour une interface, la conséquence est directe : dire ce qu’elle protège et contre qui, sans jamais promettre une invisibilité qu’elle ne maîtrise pas.
Garder une porte de sortie
Un système respectueux accepte qu’on le quitte : export exploitable, suppression réelle, formats documentés. La même exigence vaut pour un projet de design. Des sources rangées, des composants nommés, des licences notées et peu de dépendances front-end rendent un travail reprenable par quelqu’un d’autre, ou par soi-même un an plus tard.
Avant d’adopter un nouveau service, je conseille un geste de dix minutes : faire un export complet, puis rouvrir le fichier dans un autre logiciel. Si l’export perd les calques, les polices ou l’historique, on le sait avant d’y avoir déposé des années de travail.
Sources
- Projet GNU, « Qu’est-ce que le logiciel libre ? »
- CNIL, « Minimiser les données collectées »
- Electronic Frontier Foundation, « Pseudonym », Surveillance Self-Defense
- Electronic Frontier Foundation, « Why Communication Metadata Matters »
- Electronic Frontier Foundation, « Your Security Plan »
Sources consultées le 5 mai 2026.
